S'émerveiller

Refaire le monde

3 mai 2020

«Voici, mesdames et messieurs, que commence ce soir sur les ondes de la BBC une émission quotidienne nouvelle» annonçait Yves Morvan, correspondant du quotidien Le Journal à Londres qui deviendra célèbre sous le pseudonyme de Jean Marin, le 19 juin 1940.

Recepteur de radiodiffusion portable type Superheterodyne Copyright Musee des arts et metiers-Cnam photo Pascal Faligot Avant de prévenir ses auditeurs et auditrices : « en étant fidèles à notre rendez-vous quotidien, vous vous retrouverez chaque soir en France. Dans une France libre de parler clair, libre de parler haut. Dans une France qui est maîtresse de son âme, dans une France qui, malgré tous les revers, malgré toutes les cruautés de l’heure présente, est maîtresse de son destin».

Depuis son apparition dans les années 20, la radio, peut-être plus qu'un autre média, est associée à une série de grands discours qui encourageront celles et ceux qui les écoutent à s’engager pour changer le monde, à penser l’après, à imaginer une société nouvelle. C’est bien sûr l'appel du 18 juin 1940 du général De Gaulle, invitant les officiers et soldats, les ingénieurs et ouvriers spécialisés des industries d’armement à le rejoindre parce que « la flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas ». Mais ce sont aussi ceux de l’Abbé Pierre, le 1er février 1954 sur les ondes de Radio Luxembourg, exhortant ses concitoyennes et concitoyens à l’insurrection de la bonté ; du Premier ministre Nehru, le 15 août 1947, proclamant l’indépendance de l’Inde et appelant à « mettre fin à toutes les querelles internes et les violences qui défigurent, détériorent et minent la cause de la liberté » ; ou de Salvador Allende, le 11 septembre 1973 depuis un palais de la Moneda déjà assiégé par les troupes du général Pinochet, rappelant que « l’histoire est à nous, c’est le peuple qui la fait » et demandant au peuple chilien d’aller « de l’avant sachant que bientôt s'ouvriront de grandes avenues où passera l'homme libre pour construire une société meilleure ».

Si la radio est aujourd’hui supplantée par d’autres médias pour faire entendre sa voix, au propre comme au figuré, nombreux sont les philosophes, psychanalystes, économistes, politiciens, artistes et autres journalistes qui, depuis le début de la crise pandémique, tentent de se faire entendre et lancent des appels par voie de tribunes, de pétitions, de vidéos YouTube, de threads Twitter... Ils y invitent chacun et chacune à penser l’après, à débattre d'un nouveau projet, comme la société du care proposée par la philosophe, psychanalyste et titulaire de la Chaire Humanités et Santé du Conservatoire Cynthia Fleury, qui pourrait naître de cette crise exceptionnelle et dramatique. Un après qui, dans ses dimensions politiques, économiques, sociales, diplomatiques, scientifiques... comme dans les aspects les plus quotidiens de notre vie, ne sera manifestement plus jamais le même que celui que nous avons connu et vécu, aimé ou détesté, subi ou construit avant le 17 mars et l’entrée en confinement de 67 millions de Françaises et de Français.

Qui ne souhaiterait pas répondre à cet appel à une mobilisation collective pour réfléchir à notre futur commun? Qui ne souhaiterait pas s’associer à cette réflexion pour une société plus humaine, plus sociale, moins inégalitaire? Assurément, nous souhaitons être actifs dans ce mouvement. Mais, les choses que nous souhaiterions voir changer dans les prochains jours sinon les semaines, mois et années qui arrivent sont nombreuses, vastes et étendues. Pour certains d’entre eux, nous avons d’ailleurs déjà esquissés des réponses et soumis des propositions au débat dans une précédente chronique, notamment pour lutter contre ce désordre informationnel inédit qui se caractérise autant par une surabondance de fausses nouvelles que par un trafic intense sur les réseaux sociaux. Pour d’autres, ils sortent manifestement de notre champ d’expertise, de nos pratiques professionnelles quotidiennes si bien que notre avis, nos suggestions et nos intentions ne seraient que toutes personnelles et impropres au partage au-delà d’un cercle restreint de connaissance sinon de connivence.

Quoique. En définitive, refaire le monde, imaginer la société de demain, ne serait-ce pas tout simplement avoir le courage de s’exprimer, de proposer des idées nouvelles, même les plus farfelues, les plus extraordinaires, les moins consensuelles? De les énoncer distinctement et honnêtement pour qu’elles puissent être discutées, qu’elles puissent être comparer les unes aux autres, qu’elles se renforcent au contact d’idées identiques ou dissemblables, qu’elles se confrontent aux réalités scientifiques, sociales, économiques... Pour cela, nous pensons que le monde d’après devra libérer l’expression citoyenne, inventer de nouveaux médias et de nouvelles pratiques, comme ce fut le cas, sous l’impulsion de François Mitterrand, lors de la fin du monopole d’État de la radiodiffusion et l’éclosion de milliers de radios libres, associatives, indépendantes, commerciales, qui toutes libéreront la parole interactive et le débat public.

Antoine Chao, ancien réalisateur et reporter de l'émission Là-bas, si j'y suis puis co-producteur de Comme un bruit qui court, était venu présenter son podcast « Refaire le monde » à l’occasion de la Nuit de la radio 2019, accueillie par le Musée des arts et métiers dans le cadre du festival Paris en toutes lettres. Une immersion collective d’une heure quinze dans les archives sonores de l’Institut national de l’audiovisuel (INA) sur le rôle de la radio comme outil de transformation sociale.

Ariane Batou-To Van & Yvan Boude

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