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Daniel Cohen - La grande crise de l'Occident

18 octobre 2012

Conférence de Daniel Cohen, professeur d’économie à l’École normale supérieure, directeur du Centre pour la recherche économique et ses applications (Cepremap)

 
«Depuis la révolution financière des années 80, une rupture décisive s’est produite, créant au sein du monde du travail une souffrance nouvelle.
À un capitalisme industriel fondé sur une coopération implicite entre travail et capital, s’est substitué un capitalisme financier, s’affranchissant des règles de « l’économie sociale de marché » prévalant après-guerre. Ainsi la spécialisation des entreprises, le recours à la sous-traitance, à la délocalisation ou encore à l’intérim se sont développés, avec pour seul objectif, non pas l’efficacité au sens technique du terme, mais le profit. Les salariés perdent de l’appétence, de la confiance et du lien.
Quand la valeur travail s’abîme ainsi, c’est-à-dire l’envie de travailler, il faut augmenter les incitations économiques pour obtenir des gens qu’ils travaillent quand même ou il faut durcir les sanctions s’ils ne le font pas. Le contrat de confiance est rompu. (…) Une société postmatérialiste, affranchie des contraintes de la nécessité, ne naîtra pas toute seule, quel que soit le niveau de prospérité que nous projetons d’atteindre. À nous de la fabriquer en ne nous laissant pas impressionner par le néolibéralisme, en revalorisant l’idée de coopération par rapport à celle de compétition. N’ayons pas peur de nos institutions publiques, écoles, hôpitaux ; réenchantons le travail en faisant confiance au syndicalisme ; faisons avancer l’idée européenne, en apprenant les langues, en augmentant les échanges scolaires…
Si la source de nos malheurs vient de la très grande difficulté à se projeter soi-même dans le futur et à gérer les rapports interindividuels, alors nous avons plus que jamais besoin de corps intermédiaires, de règles communes et d’institutions qui nous aident à prendre les décisions les plus difficiles et à orienter nos destins».

Interview publiée dans Libération, 3 septembre 2012


Organisé dans le cadre du cycle de conférences proposé par Nicole Gnesotto, professeur du Cnam.